Théo Modérateur

Messages: 441 Date d'inscription: 17/11/2011 Age: 63 Localisation: Auvergne
 | | Le castor, les Veaux et les Moutons | |
 Ecrit en 2009, mais encore d'actualité me semble-t-il  Le castor, les veaux et les moutons Fable de ma fontaine Il était une fois, dans un beau et grand pays peuplé pour l’essentiel de veaux et de moutons, un petit Président Castor, successeur d’un vieux Lion fainéant, qui voulait réformer. Ce beau et grand pays était tout sauf moderne. On y préférait des romans classiques aux revues Peuple, la sécurité sociale aux stocks – options ; on n’y regardait pas suffisamment la Starac’, ni la principale chaîne privée de télévision ; on y aimait les services publics plus que la Bourse, les agneaux plus que les loups, et les chanteurs à texte plus que les ministres bling-bling ; on y était attaché au droit du travail, à l’indépendance de la justice et de l’Université, au droit à la santé pour tous, à la justice fiscale, à la parole donnée, à l’hôpital public, à l’Ecole de la République et autres chimériques billevesées. On appelait d’ailleurs ça une « République », la chose publique –comme si la chose en question appartenait à tous, ce qui était de fait un peu le cas. Bref, on n’en finirait pas d’énoncer les handicaps de ce pauvre pays attardé et ringard, risée du Monde qu’il avait pourtant, curieusement, largement inspiré … Jadis. Le petit Président Castor entrepris donc de « ré-former » ce pays de veaux et de moutons, c'est-à-dire de lui redonner sa forme première, celle de l’âge d’or d’avant la République. L’ennui, c’est que cela supposait –au passage- de détruire cette ridicule République qui empêchait le modernisme de faire son chemin … Qu’à cela ne tienne : on nomma d’abord une Commission Attila, où les Huns et les autres étaient représentés, Faucons aussi bien que vrais cons, et qui fut chargée de faire des propositions pour interdire à l’herbe de repousser : les moutons devraient s’en passer. Pour contourner ensuite l’inertie et le poids des habitudes de citoyens paresseux et stupides, on déforma avant de réformer. On fit courir le bruit que le pays était ruiné (ce qui était faux), que ses habitants travaillait moins que les autres (ce qui était faux), que les pays voisins croissaient plus vite (ce qui était faux), qu’on allait voir ce qu’on allait voir (ce qui était vrai), que la racaille n’avait qu’à bien se tenir (les côtes) et que de toutes façons, les décisions étaient prises en haut par ceux qui savent , et non négociables avec les ignorants du bas. Qu’on se le dise ! Bref, on réforma. On mit à la réforme, en effet, c’est-à-dire que l’on cassa, les services publics en leur imposant une concurrence privée déloyale et coûteuse pour le consommateur; on appauvrit l’Etat en privatisant des autoroutes et de grandes entreprises publiques rentables qui auraient pu alimenter ses caisses ; pour creuser un peu plus le déficit et accréditer l’idée qu’il fallait réduire la dépense publique et les dépenses sociales, on allégea les impôts des riches, et, pour compenser, on fit financer par tous –sauf les susdits- des aides aux très pauvres. On réduisit les charges sociales payées par les entreprises et on augmenta celles des salariés, tout en réduisant les prestations. On fit travailler plus ceux qui avaient des emplois, et on aida moins les chômeurs ; on supprima l’aide fiscale aux veuves, on « déremboursa » beaucoup de médicaments dont le prix augmenta aussitôt ; on étrangla l’hôpital public, la justice et l’enseignement public. On s’en prit aussi aux romans classiques car le petit Président Castor n’aimait pas lire et préférait la Starac’. De plus, il avait entre temps épousé Pollux, artiste de variété, ce qui le rapprochait du monde –fascinant- du spectacle qu’il aimait presque autant que le monde dynamique et libéral des affaires. Pour assurer la sécurité (et en finir avec la « République »), on embastilla des bergers dont les brebis semblaient pouvoir être galeuses, et on envoya la police dans des écoles maternelles, surveiller et interpeller les délinquants en puissance ; on matraqua des avocats mécontents, on garda à vue après fouille au corps des journalistes diffamateurs ; on débarqua les Préfets qui n’avaient pas compris qu’ils servaient, non l’Etat, mais le petit Monarque et ses amis ; on supprima les juges indépendants, on traita les chercheurs de médiocres, les médecins de gaspilleurs, les enseignants de manipulateurs ; on … Puis la crise arriva. Elle arriva à point, alors que les veaux commençaient à rugir et les moutons à montrer les dents. Le Petit Castor Dynamique fit alors la preuve de ses qualités sportives, sinon intellectuelles. Il agita la queue en tout sens, parcourut tous les pays ou presque, mobilisa les énergies, prôna la révolution et le partage de la pénurie entre pauvres, stigmatisa les fauteurs de crise, ses amis, et continua de plus belle ses réformes en leur faveur. Veaux et moutons n’y virent que du feu –celui de l’action- et le petit Président Castor remonta dans les sondages. On dit même qu’il se représentera, avec quelques chances de succès. On ajoute pourtant que dans ses cauchemars, il voit un sémillant âne noir, successeur d’un éléphant blanc ivrogne, dans un pays lointain, qui lui souffle : « tu te trompes Castor, tes réformes, c’est du bidon ; on les a faites avant toi et aujourd’hui on en crève … Fais gaffe, Castor, l’histoire pourrait te juger avec la plus grande sévérité pour t’être trompé d’époque et de société … ». Alors Pollux lui dit : « dors mon petit Castor, n’écoute pas l’âne noir, il est jaloux de toi car tu es le plus fort mon Castor ». Et le petit Président Castor se rendort en rêvant qu’il est le Roi du Monde.
Théo Mai 2009
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