Quelques verres sur la branche
Son sac à main plaqué contre sa poitrine dans une tentative de sécurisation qui la rassérénait, Alina parcourait les derniers mètres qui la séparait de son immeuble.
Les lampadaires de la rue dégueulaient une lueur jaunâtre et faible mais qui semblait suffire aux promeneurs de chiens qui trainaient leur ennui., accrochés sans grand espoir à l'autre bout de la laisse. Qui du maitre ou du canidé sortait l'autre? L'apparence était trompeuse et suscitait la question.
Les sorties canines nocturnes ne ressemblent en rien à celles du jour, il en ressort une impression de tristesse et d'abandon pour certains maitres et de fuite pour d'autres comme s'ils avaient trouvé l'aubaine pour échapper à une ambiance ou à un personnage.
Lorsqu'elle pénétra dans le hall d'entrée, l'ombre lui parut bien épaisse et elle maugréa contre le plafonnier encore défectueux. Elle repéra le bouton lumineux de l'ascenseur et mit le cap dessus, appréhendant quelque objet oublié sur le carrelage et qui la ferait trébucher.
La traversée se déroula sans avarie mais non sans tangage et il lui tardait de mettre son corps à l'horizontale, la soirée avait été éprouvante.Elle lui avait apporté son lot de divertissements et, les surprises s'étaient succédées, bien au-delà de ce qu'elle avait souhaité.
Quand enfin elle échoua sa carcasse sur son canapé de chintz elle se débarrassa de ses chaussures qu'elle envoya valser d'un large mouvement de pieds comme si par ce geste elle jetait les tracas qui la minaient.
La tête reposant sur un coussin, elle laissait son regard parcourir la pièce, caressant tous les détails qui attestaient de son existence, soulignaient sa personnalité et son caractère., évoquant tant de souvenirs qui s'entrechoquaient en elle-même. Sa mémoire était incrustée dans son corps et elle ressentait physiquement tout son passé.
Ce soir le temps lui avait sauté à la figure dans une brutalité sans mesure, pourtant elle avait poussé la porte du bistrot habituel sans inquiétude ni appréhension comme tous les autres soirs.
La chaleur de l'accueil des habitués l'avait enveloppée comme une cape de bien-être dont elle ne se lassait guère, c'était d'ailleurs ce qu'elle venait chercher dans cet endroit.
Elle s'était hissée sur un de ces tabourets qui se tranformaient en chausse-trappes aprés quelques verres mais qui pour l'heure ne posaient aucun problème pour son agilité.
- Hors – d'oeuvre? Lui dit le tavernier tout en glissant le verre sous la bouteille de whisky.
Yes Sir ! Répondit-elle en souriant à son complice du soir.
Le jeu consistait à énoncer, à chaque verre, un plat sorti d'un menu imaginaire , jeu apparemment inoffensif mais qui s'avérait pourtant dangereux à plus ou moins long terme.Elle ne l'ignorait pas mais elle ressentait une certaine félicité puérile a élaborer ces divers plats , faisant revivre des recettes oubliées ou tombées en disgrâce.
Nul ne s'étonnait de ce rituel et certains y contribuaient en offrant qui un dessert, qui le café, heureux de participer un tant soit peu au cérémonial qui , croyaient-ils, apportait du bonheur à la dame. Leur conviction reposait sur une méconnaissance de la nature humaine, surtout celle d'Alina.
A suivre, peut-être ...